Wednesday, July 13, 2005

PLACE DE L’INCARCERATION DANS LA PRISE EN CHARGE THERAPEUTIQUE DES PARANOÏAQUES

I. INTRODUCTION

Lorsque les paranoïaques transgressent la Loi et commettent un crime, ils sont appelés à répondre de leur acte devant les autorités judiciaires. Leur incarcération reste une affaire de justice.
Le psychiatre en tant qu’expert évaluera l’état de santé mentale du sujet et statuera sur sa responsabilité. Son avis n’est que technique et le juge n’est pas toujours tenu de le suivre.

La loi tunisienne précise qu’il n’y a pas de sanction pénale contre l’aliéné criminel proclamé dément. ( article 38 du code pénal).

La question que nous nous posons est celle de la pertinence de la déresponsabilisation systématique du paranoïaque et de l’incidence de celle-ci sur l’évolution de ses troubles.

II. SPECIFICITES DU PROBLEME DU PARANOÏAQUE

Le terme de paranoïa existant déjà avant Hippocrate, a été réintroduit au XIX siècle pour désigner la folie raisonnante, association étrange de la folie et de la raison, marquée par la préservation d’un secteur important de la personnalité, essentiellement des facultés intellectuelles accessibles à la cohérence, au raisonnement logique et adaptées à la réalité.

L ’accent a souvent été mis sur la dangerosité du paranoïaque. Celui-ci est parmi les sujets présentant la plus haute dangerosité psychiatrique du fait de la durée d’évolution de ses troubles, de leur caractère insidieux et de la spécificité inébranlable de sa détermination criminogène. Les réactions médico-légales du paranoïaque sont variées, violentes allant des procès aux meurtres.

Certains éléments sont importants pour déterminer le danger que présente le paranoïaque dont essentiellement :
· La systématisation du délire.
· La dissimulation du délire derrière une conservation apparente de la clarté et de l’ordre de la pensée.
· L’existence d’un caractère antérieur pétri d’orgueil, de méfiance, de fausseté de jugement, d’une imperméabilité aux réfutations logiques et à l’expérience des faits, un caractère qui se manifeste par un style de vie, des modes stéréotypés de réactions et des anomalies des conduites aboutissant à une inadaptation sociale.

L’éclosion de l’état dangereux est en rapport étroit avec le délire, lequel comporte trois éléments indissolubles :
· La prévalence de l’idée : Il s’agit d’une conviction irréductible de la nécessité d’atteindre un but.
· Une passion intense donnant la force pour persister vers le but en recherchant sans cesse des preuves malgré leur absence.
· Le développement en secteur du délire qui s’enfonce dans la réalité.
III. LE PARANOÏAQUE ET LA LOI

La Loi est une règle générale écrite et établie par la société. Elle est l’expression de la volonté générale et signifie que l’individu est source de toute loi.

Le paranoïaque dans sa relation à l’autre met en jeu la loi : Il s’agit en fait de sa loi. Il se met à l’aise dans le registre de cette loi à laquelle il s’identifie. Elle devient la vraie loi dont il est l’instrument et qu’il doit énoncer. Il la défend comme s’il en était le dépositaire. Il s’agit d’une loi d’égalité et de parité qui correspond à son désir de toute puissance.

La conviction délirante totale et irréductible du paranoïaque aboutit à une conception unilatérale du droit ; le paranoïaque se transforme en un justicier qui ne se résigne pas, qui devant ses échecs renouvelés, se fait justice lui-même.

Le paranoïaque, non seulement ne se permet pas d’ignorer la loi, mais la considère comme étant un savoir qui dépend de lui et repose sur lui. Pour lui, la loi n’est ni violée, ni transgressée, ni détournée ni interprétée ; son passage à l’acte s’inscrit dans une logique de son système.

IV. RESPONSABILITÉ DU PARANOÏAQUE

Face au crime du paranoïaque, le juge demande souvent l’avis du psychiatre expert afin de déterminer sa responsabilité.

La notion de responsabilité apparaît en référence au libre arbitre et à la philosophie de la conscience. Le sujet n’est responsable de ses actes que dans la mesure où il est reconnu pouvoir en rendre compte à une instance tierce et prendre en charge les conséquences de sa conduite et de son comportement. N’est jugeable que l’être doué de raison.

A notre sens, le paranoïaque est abusivement assimilé à un dément, il est considéré systématiquement irresponsable conformément à l’article 38 du Code Pénal qui stipule qu’ «il n’y a pas de délit ni de crime quand l’acte a été commis sous l’emprise de la démence».

Le paranoïaque est le fou auquel, correspondrait le moins le terme de dément. En effet, il est bien ancré dans la réalité, ses capacités de jugement et de discernement bien que faussées ne sont jamais abolies.



V. LA PERTINENCE DE LA DÉRESPONSABILISATION DES PARANOÏAQUES


La finalité de l’irresponsabilisation du paranoïaque et de fait sa mise en placement d’office est d’ordre thérapeutique. Or ce dernier se retrouve dans une situation paradoxale affolante : enfermé dans une institution psychiatrique qui le considère comme aliéné et le dépossédant de son acte, alors que lui, nie tout état morbide et revendique la responsabilité de cet acte.

Pour Jacques Lacan, le marquage «hors imputation» du paranoïaque n’est plus concevable aujourd’hui. «L’être de l’homme non seulement ne peut être compris sans la folie, mais il ne serait pas l’être de l’homme s’il ne portait en lui la folie comme la limite de sa liberté». Lui refuser les conséquences juridiques de ses actes, c’est le maintenir hors des frontières de l’humain.

Dans sa thèse de 1932 «De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité», Lacan fait l’analyse de la situation d’irresponsabilité et ne la juge pas opportune. Pour lui, la répression pénitentiaire appliquée avec le bénéfice de l’atténuation, semble avoir une valeur thérapeutique égale à la prophylaxie asilaire tout en assurant de façon meilleure et les droits de l’individu et les responsabilités de la société. La sanction a une fonction de reconnaissance.

Gonin dans «Justice et psychiatrie», écrivait qu’ «étiqueter le paranoïaque de dément et d’irresponsable, le déclarer hors-la-loi sans possibilité de retour sur l’acte disqualifiant, le diagnostiquer malade d’inhumanité, c’est l’annuler comme être de parole, assécher le courant de vie humaine en lui». La confrontation à la justice permettrait une certaine prise de conscience et une première esquisse de traitement.

Toucouère F. dans sa thèse en 1983, étudiant l’incidence de l’irresponsabilité pénale sur l’évolution clinique de trois cas de psychose fait remarquer que « la non-reconnaissance de ces actes, symptômes que constitue le non-lieu judiciaire, a une incidence fâcheuse sur l’évolution de ces patients, car au lieu de leur donner l’occasion d’une accession « au symbolique » par un travail sur la signification rétrospective de leur acte, la déresponsabilisation annulant ce travail, ferme toute issue et fonctionne comme un déni psychotique.

Ne vaut-il pas mieux, comme l’écrit Benezech, pour le paranoïaque d’avoir à répondre de ses actes devant la justice, qui permet l’extériorisation du conflit et de l’angoisse à travers une culpabilité objective que de se retrouver seul face à sa culpabilité morbide subjective beaucoup plus destructrice.

Au-delà des répercussions sur l’individu, Hermann Simon montre que le principe de l’irresponsabilité pénale des paranoïaques a des effets pathogènes, même dans les institutions psychiatriques.

Certains auteurs, désireux de réintégrer le paranoïaque dans la communauté humaine où chacun est un sujet de droit, ont été jusqu’à considérer qu’il devait subir le sort commun des auteurs de crime ou de délit et réclamer pour lui, au-delà du droit au jugement, le droit à la prison, avec néanmoins, le bénéfice de l’atténuation.


VI. CONCLUSION

Qu’il ne soit pas jugé ou qu’il le soit, le paranoïaque auteur d’une infraction doit être pris en charge dans son propre intérêt et celui de la société, compte tenu de sa dangerosité matérialisée à travers les faits réalisés. Il faut le soigner et prévenir la récidive.

Une loi actualisée et plus nuancée devrait être envisagée en terme de responsabilité pénale des malades mentaux et en particulier le paranoïaque comme c’est le cas dans d’autres pays.

D’autre part, des établissements pénitentiaires spécialisés dotés de services médico-psychologiques et psychiatriques sont à créer pour ce type de patients, assurant soins et sécurité.


REFERENCES

1. Addad M, Benezech M. L’irresponsabilité des handicapés mentaux (en droit français et anglo-saxon). Paris, Ed Genin, 1981.
2. Cordier B, Leyrie J. L’expertise psychiatrique. Paris, EMC Psychiatrie, 37-902-A-10, 1992, 6p.
3. Fauconnet P. La responsabilité. Paris, Alcan, 1928 :400p.
4. Heuyer G. Les troubles mentaux : Etude criminologique. Paris, PUF, 1968 : 466p.
5. Hivert PE, Garrabe J. Le rôle du psychiatre en criminologie. Prespect Psychiat, 1965 ; 12 : 7-14.
6. Leauté J. Criminologie et sciences pénitentiaires. Paris, PUF, 1972 : 832p.
7. Loo P. Responsabilité entière ?. Paris, Masson 1973, 120p.

0 Comments:

Post a Comment

<< Home